Enseignement supérieur et recherche scientifique au Gabon : réflexions et propositions de Gabiomed

6 Jun 2014   |   Actualités, Expert, GABIOscience  |  Aucun Commentaire

Des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Allemagne, ou le Japon qui dominent la recherche scientifique dans le monde, possèdent des institutions qui ont pour mission de structurer, de réguler et de mettre en œuvre les politiques en matière de recherche. Celles-ci permettent de répondre d’abord aux priorités nationales de développement, mais aussi d’assurer un niveau de compétitivité devant leur garantir un rayonnement international. Cette structuration de la recherche permet des avancées scientifiques qui servent de catalyseurs au développement industriel.

Avec moins de 2 % des publications scientifiques par an, l’apport de l’Afrique dans la recherche mondiale demeure marginal. Cela est principalement dû à l’insuffisance en matière de ressources humaines, à l’absence criarde d’infrastructures adaptées et à la faiblesse des financements. Toutes ces carences handicapent fortement l’industrialisation de l’Afrique.

Dans le cas particulier du Gabon, les produits industriels occupent une faible part des exportations. À titre d’exemple, le Costa Rica, pays d’Amérique centrale au produit intérieur brut (PIB) comparable à celui du Gabon, a tiré profit de la richesse de sa biodiversité végétale pour favoriser l’installation des laboratoires pharmaceutiques qui œuvrent dans la recherche et la production de principes actifs d’origine végétale. Aussi, il a mis en place un environnement compétitif ayant favorisé le développement de nombreux secteurs d’activité. Ces mutations ont permis de décupler le nombre de produits exportés et de diversifier son économie.

Développer le secteur industriel au Gabon, en valorisant ses nombreuses potentialités, va permettre une augmentation de la richesse nationale et créer de nombreux emplois. Pour atteindre cet objectif, il faudra que le Gabon mobilise toutes les composantes de sa population, particulièrement les chercheurs, incluant ceux de la diaspora dont le capital humain spécifique contribue substantiellement à l’effort de développement de nombreux pays dans le monde. Cet article propose des pistes de réflexion susceptibles d’améliorer la recherche scientifique au Gabon, notamment  les institutions, la formation et le rayonnement de ses acteurs.

État des lieux de la recherche au Gabon

La recherche scientifique au Gabon est animée par  des chercheurs et enseignant-chercheurs répartis au sein des principales institutions de recherche publique que sont le Centre National de la Recherche scientifique et Technologique (CENAREST), le Centre International de Recherche Médicale de Franceville (CIRMF), l’Hôpital Albert Schweitzer de Lambaréné et les Universités.

Selon SCImago Journal & Country Rank1, une institution spécialisée dans l’analyse statistique des documents scientifiques et techniques, en 2012, le Gabon avec 134 publications a occupé la 135ème place mondiale et la 29ème en Afrique. L’Afrique du Sud (13627 publications) et la Tunisie (5170 publications) ont occupé respectivement la première et la deuxième place continentale. Proportionnellement à la taille de la population, le Gabon se situe dans le premier quart du classement avec 81 documents par million d’habitants. Cependant, cette productivité est six fois inférieure à celle de la Tunisie (479), qui a pourtant un PIB par habitant qui ne représente que la moitié de celui du Gabon.

La recherche scientifique au Gabon bénéficie de financements gouvernementaux et internationaux prévenants principalement de l’Union Européenne, de l’UNESCO, du Fond Européen de Développement, et du Centre pour le Développement et l’Industrie. Selon la banque mondiale, le Gabon consacre 0,64 % (en 2009) du PIB à la recherche2, en comparaison, les pays développés consacrent 2 à 5%, et un pays comme la Tunisie y investie 1,10 % de sa richesse nationale. Selon la loi de finance 20133, la recherche au Gabon a été financée à hauteur de 1,15 % du budget. Ce qui peut paraître énorme, mais lorsqu’on y regarde de plus prêt on se rend compte que cette manne financière est engloutie principalement dans l’entretien des cabinets administratifs. En effet, l’examen de cette loi de finance montre que pour un organisme tel que le CENAREST, les services administratifs captent près de 80 % des 750 354 000 FCFA des fonds alloués à cet organisme (budget hors investissements). Le cabinet du commissaire général et les services attachés ont perçu à eux seuls 266 604 000 FCFA, soit 35 % du budget ; alors que les laboratoires engagés dans la compétition internationale et sensés contribuer à l’effort de développement du pays ne perçoivent en bout de ligne que 20 % des sommes allouées. Autre curiosité, tous les laboratoires du CENAREST ont reçu la même somme d’argent en 2013, soit 1 500 000 FCFA ; une somme dérisoire au vue des défis majeurs auxquels le pays est confronté. Tout cela ne peut conduire qu’à l’inefficacité de ces laboratoires comme en témoigne le faible nombre de publications produites ; seulement 35 publications toutes années confondues (Source Science direct, mot clé CENAREST Gabon).

Par ailleurs, la formation par la recherche implique l’existence des deuxième et troisième cycles universitaires complets et la capacité d’offrir un encadrement adéquat aux jeunes chercheurs, ce qui n’est pas le cas pour les universités gabonaises. Celles-ci se privent de stagiaires, de doctorants, et de post-doctorants, acteurs essentiels de la recherche scientifique.

Chaque année le Gabon mobilise des financements importants afin d’assurer la formation de cohortes d’étudiants dans les universités étrangères. Au terme de leur formation, très peu sont valorisés dans l’animation de la recherche au Gabon et l’absence de dispositifs d’insertion incite d’autres à mettre leurs compétences au bénéfice d’institutions internationales. Il en résulte une fuite des cerveaux préjudiciable au développement du Gabon.

Au vu de ce constat, nous proposons quelques champs d’action susceptibles d’accroître la performance de la recherche gabonaise à la lumière des standards internationaux tels que définis par l’UNESCO4.

Champs d’actions pour une recherche plus performante au Gabon

Pour être plus performant, le Gabon doit réorganiser sa recherche autour des champs d’action suivants :

  1. La définition des objectifs de recherche en accord avec les priorités du pays,
  2. Le financement de la recherche et le soutien aux chercheurs,
  3. La participation de la diaspora dans le développement de la recherche au Gabon et,
  4. L’évaluation de l’enseignement supérieur et de la recherche.

 

  1. 1.      La définition des objectifs de recherche en accord avec les priorités du pays

Le Gabon est un pays dont l’économie repose principalement sur l’exploitation des ressources naturelles et en termes de développement durable, la maîtrise de l’impact de ces activités économiques sur l’environnement et la santé des populations est donc une priorité évidente.

En outre, le Gabon importe 85 % de ses produits alimentaires5. Depuis quelques années, des investissements importants sont réalisés en vue d’augmenter la production agricole afin de garantir la sécurité alimentaire. Ces efforts auront un impact limité s’il n’y a pas de développement du secteur agro-industriel appuyé par la recherche scientifique. Investir dans la recherche permettra d’améliorer les procédés traditionnels de transformation des aliments, de développer de nouvelles variétés agricoles, de mieux outiller les agriculteurs et de créer de nombreux emplois.

  1. 2.      Le financement de la recherche et le soutien aux chercheurs

Le financement des institutions de recherche devraient obéir à deux exigences :

(i)                 une distribution pour assurer le fonctionnement des institutions moyennant des dotations annuelles en fonction de la taille et des objectifs assignés de l’institution, et

(ii)               la répartition des fonds alloués pour la recherche par voie de concours. C’est cette dernière qui retiendra notre attention.

Pour être plus performante la recherche gabonaise doit se doter d’un Organisme National de Financement de la Recherche (ONAFI). Cet organisme comportera quatre pôles correspondant aux domaines santé, environnement, agriculture, et technologies.  Chaque pôle aura pour mission de gérer le financement et l’organisation de la recherche dans son domaine. En outre, l’ONAFI devra veiller au développement des thématiques aux interfaces. Par exemple, l’incidence de l’exploitation des ressources naturelles sur la santé des populations environnantes, ou encore, la sécurité alimentaire et la santé.

La qualité de la recherche scientifique dans un pays est étroitement corrélée au niveau de compétition entre chercheurs pour l’accès aux subventions. Par ailleurs, sur le plan international, l’octroi des subventions se fait par voie de concours. L’adoption de ce système par le Gabon permettra un accès aux financements plus objectif. Ainsi, les chercheurs seront invités à soumettre des propositions de projets selon les normes établies par les différents pôles de recherche. Les aspects tels que la formation des jeunes chercheurs et la production scientifique devront être pris en compte. Ces projets seront sélectionnés et évalués par des pairs selon leur pertinence et leur faisabilité.

En plus des fonds alloués par l’État gabonais, les chercheurs devront avoir la capacité de solliciter des financements auprès d’organismes internationaux. L’ONAFI aura la responsabilité de promouvoir ces appels d’offres et d’aider les chercheurs à y répondre (aide à la compréhension des lignes directrices, à la rédaction des demandes de subventions, etc.).

  1. 3.      La participation de la diaspora dans le développement de la recherche au Gabon

La faiblesse des ressources dont disposent les chercheurs exerçant localement ne leur permet pas toujours de rivaliser avec leurs pairs de par le monde, et de soutenir efficacement le développement du pays. À l’opposé, les chercheurs gabonais de la diaspora évoluent dans des institutions parmi les plus performantes, avec des ressources considérables favorisant l’atteinte et la valorisation de leur plein potentiel, mais sans que cela ne profite au Gabon. Pour pallier cette situation, nous proposons :

-          L’instauration de partenariat avec les institutions dans lesquels évoluent les chercheurs de la diaspora afin de renforcer les capacités des organismes de recherche.

Pour cela, la collaboration entre chercheurs travaillant au Gabon et ceux de la diaspora doit être encouragée. La priorité sera portée sur les secteurs d’activité d’intérêt. Les chercheurs de la diaspora pourront favoriser l’établissement de contacts entre leurs unités de recherche respectives et des institutions gabonaises.

-          L’utilisation de l’expertise des chercheurs de la diaspora au profit de la formation des jeunes chercheurs et du renforcement des capacités.

La réforme du cursus universitaire gabonais pour l’arrimer au système international LMD (Licence, Master et Doctorat) met désormais le Gabon dans une situation de compétition globalisée. Les chercheurs de la diaspora pourraient être impliqués dans le renforcement de l’offre d’enseignement et d’encadrement d’étudiants et de jeunes chercheurs. Ils pourraient également être mis à contribution pour l’animation de séminaires et colloques sur des thématiques de leur expertise.

-          Promouvoir le retour au pays des chercheurs de la diaspora

Les chercheurs de la diaspora constituent un vivier d’experts susceptibles de participer activement au développement du Gabon. Il est donc essentiel de créer des conditions favorables à leur retour. La reconnaissance des titres et de l’expérience acquis à l’étranger, l’aide à l’installation sous forme d’une allocation de départ permettant au chercheur de pouvoir travailler pendant une année (incluant des locaux pour ceux qui auraient la capacité de créer leur propre laboratoire) devraient en être le fil conducteur.

  1. 4.      Évaluation de l’enseignement supérieur et de la recherche

La formation de haut niveau permet de doter un pays d’une main d’œuvre qualifiée et de citoyens à même de faire des choix éclairés pour son développement durable et harmonieux. La recherche permet par l’amélioration continue des connaissances, une meilleure compréhension du monde et l’amélioration de la qualité de vie des populations. Partant de là, il est essentiel de se doter d’un système d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, afin de s’assurer que la qualité, la pertinence et la performance sont en phase avec la mission assignée et les attentes de la société. En effet, la Déclaration mondiale sur l’enseignement supérieur pour le 21e siècle – Vision et actions (UNESCO, 1998) fait de l’évaluation un processus indispensable à l’exigence de qualité. Elle permet de jeter un regard critique constructif sur l’existant, d’en tirer les enseignements afin de mieux orienter les actions futures. Cette évaluation doit être transparente et fondée sur des normes comparatives de qualité internationalement reconnues.

Pour le Gabon qui ambitionne de faire partie du concert des nations comme en témoigne l’arrimage de son système universitaire au système international, cela implique indéniablement la mise en place d’une entité ad hoc indépendante, qui proposerait des critères d’évaluation nationale pour les institutions et les sous-unités d’enseignement et de recherche, les chercheurs et les enseignants-chercheurs. Elle établirait le processus d’évaluation et assurerait le suivi avec les exigences suivantes :

-           Le système d’évaluation doit s’inscrire dans le cadre de la Déclaration mondiale sur l’enseignement supérieur pour le 21e siècle, qui stipule entre autres dans son article 11 que les chercheurs et enseignants-chercheurs, les étudiants et l’ensemble des protagonistes soient impliqués, et que l’auto-évaluation interne soit complétée par une évaluation externe par des pairs experts internationaux indépendants ;

-           Les universités et institutions de recherche doivent être évaluées à la fois sur les programmes de formation, la production scientifique, les axes et programmes de recherche en intégrant les enjeux locaux aux problématiques régionales et internationales ; et sur la politique de recrutement du personnel, les programmes de perfectionnement, et la diffusion de la culture scientifique. La mise en réseau avec d’autres institutions localement et internationalement et la capacité à nouer des liens avec le milieu de l’entreprise et les acteurs du développement au niveau national doivent également être pris en compte ;

-           Les chercheurs et enseignants-chercheurs doivent être évalués sur la quantité et qualité de la production scientifique (nombre d’articles publiés, impact de la revue, nombre de citations), la capacité à travailler en collaboration et à participer à la diffusion de la culture scientifique et à l’encadrement de jeunes chercheurs ;

-           Pour être efficace, les résultats de l’évaluation doivent conditionner l’octroi de subventions et le maintien des structures de formations et de recherche. Quant aux chercheurs et enseignants-chercheurs, les résultats de l’évaluation pourraient entrainer leur mutation au sein d’autres structures, mais surtout conditionneraient le versement des primes et leur promotion professionnelle.

L’évaluation des chercheurs et enseignants-chercheurs soulève de fait la question du système de promotion actuel. Le Gabon fait partie du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES). S’il est vrai que le système CAMES, mis en place en 1968, a fortement contribué à structurer et uniformiser les plans de carrière et l’évolution professionnelle des chercheurs et enseignants-chercheurs sur le continent, la refonte et l’harmonisation des systèmes de référence dans les pays développés nécessite aujourd’hui l’alignement de celui-ci sur le système international, afin notamment d’impulser une dynamique nouvelle à la recherche scientifique. Le Gabon doit prendre la mesure de ses espérances et donner du sens à son ambition en revoyant le cadre de promotion des acteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur. Ce point sera discuté dans le cadre d’un autre article actuellement en préparation.

Notre analyse n’a pas la prétention d’être complète, mais nous estimons que notre travail n’aura pas été vain s’il réussit à susciter la réflexion et le débat sur la réorganisation de la recherche scientifique au Gabon.

Pour le Conseil scientifique de Gabiomed Researchers Inc6.

Dr Franck A. Ditengou, Président

Group Leader, Institut für Biologie II

Albert Ludwigs Universität Freiburg,

Allemagne.

Dr Judicaël Moukoumi, Secrétaire général

Chef Executive Officer, JM Academic Plus Inc. \Sustainability Consulting,

Canada

Dr Hugues Nziengui, Trésorier

University of Gothenburg,

Suède

Dr. Koumbadinga Gérémy Abdull, Délégué

Institut Cardiovasculaire Libin de l’Alberta

Canada

 

Références

  1. http://www.scimagojr.com/countryrank.php?area=0&category=0&region=Africa&year=2012&order=it&min=0&min_type=it
  2. http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/GB.XPD.RSDV.GD.ZS
  3. http://data.over-blog-kiwi.com/0/49/08/21/201303/ob_a0b5d1_annexe-loi-des-finances-2013.pdf
  4. http://www.unesco.org/education/educprog/wche/declaration_fre.htm
  5. http://www.agriculture.gouv.ga/9-actualites/304-la-production-agricole-accrue-au-coeur-des-preoccupations-du-gabon/http://data.over-blog-kiwi.com/0/49/08/21/201303/ob_a0b5d1_annexe-loi-des-finances-2013.pdf
  6. Gabiomed Researchers Inc. (www.gabiomed.org; contact: presidence @ gabiomed.org)

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